LES MARCHANDS D’IGNORANCE

Les marchands d’ignorance

Médias traditionnels, informateurs alternatifs, influenceurs… Des discours opposés, mais souvent les mêmes recettes : sensationnalisme, peur, indignation et promesses de révélations.

L’information devient un produit. L’émotion, un argument commercial. Et l’audience, une mesure trompeuse de crédibilité.

Pendant ce temps, ceux qui enquêtent, lisent, vérifient les sources et construisent de véritables analyses peinent parfois à se faire entendre.

Pourquoi ? Parce que le savoir demande du temps, de la réflexion et un effort intellectuel. Une affirmation spectaculaire, elle, se consomme en trente secondes.

La Peste orange · Deuxième volet

Les marchands d’ignorance

Quand l’information devient un produit marketing

Une réflexion sur l’économie de l’attention, les apparences du savoir et le travail nécessaire pour comprendre. Avec Guy Debord, Neil Postman, Harry Frankfurt, Daniel Kahneman et des recherches sur les usages de l’information.

Une vidéo surgit. Des cris, une foule, quelques secondes de violence. Le titre a déjà désigné les responsables. Le commentaire a déjà tiré la leçon. Avant même que nous sachions où la scène se déroule, quand elle a été filmée ou ce qui la précède, nous sommes invités à choisir notre camp. Le monde n’a pas encore été décrit qu’il faudrait déjà le juger.

Cette scène pourrait appartenir à un fil d’actualité, à une chaîne de télévision ou au compte d’un commentateur qui promet de nous délivrer de la télévision. Les décors changent, les convictions s’affrontent, les procédés se ressemblent parfois : provoquer une émotion, retenir un regard, obtenir une réaction. L’information semble alors suivre le parcours d’un produit publicitaire. Un emballage reconnaissable, une promesse immédiate, une raison de revenir.

La comparaison avec une publicité pour Coca-Cola éclaire une tentation : associer une marque à une sensation avant de laisser place à l’examen. Dans le commerce des récits, cette sensation peut être l’indignation, le soulagement d’avoir un coupable, la fierté d’appartenir à ceux qui auraient compris. La promesse n’est plus seulement d’apprendre quelque chose. Elle peut devenir celle de se sentir lucide sans traverser les difficultés de la connaissance.

Les marchands d’ignorance prospèrent lorsque le sentiment de savoir devient plus facile à vendre que les moyens de vérifier. L’expression désigne ici ce mécanisme. Elle ne suppose ni un complot général ni une intention frauduleuse chez chaque personne qui y participe.

I. Des adversaires sur un même marché

L’opposition entre médias traditionnels et informateurs alternatifs paraît offrir une carte simple : d’un côté les institutions, de l’autre leurs contestataires. Elle renseigne pourtant assez mal, à elle seule, sur la manière dont une information a été produite. Une rédaction ancienne peut enquêter avec rigueur ou céder au commentaire précipité. Un média indépendant peut découvrir ce que d’autres ont négligé ou recycler une rumeur. Une même organisation peut publier un excellent reportage et un titre abusif.

Leurs ressources et leurs responsabilités diffèrent. Une rédaction disposant de spécialistes, d’un secrétariat de rédaction et d’un service juridique ne travaille pas dans les mêmes conditions qu’une personne seule. Le service public, la publicité, l’abonnement, le don ou le financement militant ne créent pas les mêmes dépendances. Des incitations comparables ne signifient donc ni des pratiques identiques ni des fautes équivalentes. Mais plusieurs de ces acteurs se disputent une ressource commune : le temps disponible du public.

Pour celui qui vit de la publicité, l’audience peut soutenir les revenus. Pour celui qui sollicite des abonnements ou des dons, la fidélité d’une communauté peut conditionner la survie. Même sans rémunération directe, la visibilité apporte de la reconnaissance, de l’influence et des occasions de prendre la parole. Ces intérêts ne rendent pas une information fausse. Ils deviennent problématiques quand la promesse faite au public pèse davantage que la solidité de ce qui lui est présenté.

Le Digital News Report 2025 du Reuters Institute, qui couvre 48 marchés, décrit le déplacement des usages vers les réseaux sociaux et les plateformes vidéo. Dans l’agrégat présenté par le rapport, la consommation de vidéos d’actualité sur les réseaux sociaux passe de 52 % en 2020 à 65 % en 2025. Il documente aussi les difficultés des médias traditionnels à maintenir le lien avec une partie du public. Ces données décrivent des usages, pas un classement de la véracité des contenus. Elles proviennent d’enquêtes en ligne et de comportements déclarés, avec des limites de représentativité selon les marchés. [1]

Notre hypothèse est que cette concurrence peut rapprocher certaines stratégies de présentation. La chaîne qui annonce sans cesse un événement décisif et le compte qui promet chaque jour une vérité interdite peuvent entretenir la même attente : demain encore, quelque chose nous obligera à revenir. La contestation du système peut elle-même devenir un positionnement commercial. Elle mérite alors les mêmes questions que le discours institutionnel : d’où viennent les faits, comment ont-ils été vérifiés, quelles objections ont été examinées ?

II. Debord et Postman : quand la forme gouverne

Dans La Société du spectacle, publié en 1967, Guy Debord pense le spectacle à partir des rapports sociaux et de la marchandise. Sa critique dépasse la seule abondance des écrans : elle vise une organisation de la vie dans laquelle les représentations médiatisent les relations entre les personnes et acquièrent une puissance propre. Les thèses 4 et 34 relient notamment cette médiation par les images à la logique du capital. Ce cadre philosophique n’est pas une étude expérimentale des réseaux sociaux contemporains. [2]

On peut néanmoins s’en servir pour interroger notre rapport à l’actualité. Lorsqu’un débat devient une succession de performances, la personne qui représente une opinion risque de compter davantage que les raisons qui la soutiennent. Sa voix, son visage, ses affrontements et sa capacité à occuper la scène forment un spectacle continu. Le spectateur reconnaît les protagonistes, anticipe leurs répliques et retrouve ses alliances. Il peut suivre assidûment le feuilleton sans mieux comprendre le dossier.

Neil Postman propose un autre éclairage dans Amusing Ourselves to Death, paru en 1985. Il examine ce qu’il advient du discours public lorsque les exigences du divertissement télévisuel façonnent la politique, le journalisme et l’éducation. Sa question porte sur les conditions de présentation du savoir : un média ne transporte pas simplement des idées, sa forme peut sélectionner celles qui passent bien et la manière dont elles doivent apparaître. [3]

Appliquée aujourd’hui, cette interrogation invite à regarder ce qui devient difficile à montrer : une hypothèse suspendue, une chronologie compliquée, une conclusion qui dépend de plusieurs conditions. Dans un format construit autour de la réplique immédiate, la précision peut sembler laborieuse. La réserve ressemble à une faiblesse et la certitude à une compétence. Cette lecture prolonge Postman ; elle ne lui attribue aucune prédiction précise sur les plateformes actuelles.

Debord aide ainsi à penser la transformation du rapport au monde en représentation consommable ; Postman, la pression exercée par une forme médiatique sur ce qu’il devient possible d’expliquer. Leur rapprochement permet de poser une question éditoriale : que perd une société lorsque les discours qui se montrent le mieux deviennent ceux auxquels elle accorde le plus volontiers son temps ?

III. Allégation, indice, preuve, démonstration

La confusion commence souvent bien avant le mensonge explicite. Elle apparaît lorsqu’on donne à une affirmation le statut d’un fait établi, à une coïncidence celui d’une cause, à un extrait celui d’un dossier complet. Pour discuter sérieusement, quelques distinctions sont nécessaires. Les repères suivants sont pédagogiques : ils ne prétendent pas remplacer les définitions propres à chaque discipline.

L’allégationUne affirmation avancée, dont la justification reste à examiner. Elle peut être vraie, fausse ou partiellement exacte ; son énoncé ne suffit pas à trancher.
L’indiceUn élément qui rend une hypothèse plus ou moins plausible. Sa valeur dépend de sa fiabilité et des autres explications possibles.
La preuveUn élément, ou un ensemble d’éléments, suffisamment probant pour établir une proposition selon une méthode et des exigences explicites.
La démonstrationLe raisonnement qui relie les éléments disponibles à une conclusion. Il doit permettre d’examiner les étapes, les hypothèses et les objections.

Ces termes ne décrivent pas un escalier mécanique où tout indice finirait par devenir une preuve. Une observation peut rester ambiguë. Plusieurs témoignages ne sont pas indépendants s’ils recopient tous le même récit. Une photographie authentique peut être légendée de manière trompeuse. Et un document exact peut n’établir qu’une partie de ce qu’on lui fait dire.

Une preuve se rapporte toujours à une proposition précise. L’existence d’un message peut établir qu’une phrase a été écrite sans établir que son contenu est vrai. Une mesure peut montrer une évolution sans en identifier la cause. Dans les sciences empiriques, les conclusions restent tributaires des méthodes, des incertitudes et des possibilités de réfutation ; elles n’ont pas le même statut qu’une démonstration mathématique. Reconnaître ces différences renforce l’exigence de preuve.

Le marketing de la certitude tend à effacer cette distance. Il fait passer de la scène visible à une explication complète sans montrer le chemin. Une musique, un montage, une voix assurée peuvent rendre le passage presque imperceptible. Le public reçoit une conclusion accompagnée de la sensation d’avoir vu sa preuve.

Une pratique plus rigoureuse maintient des frontières lisibles entre ce qui est observé, ce qui est rapporté par une source, ce qui est inféré et ce qui demeure inconnu. L’aveu d’une limite fait partie de l’information. Il indique jusqu’où le lecteur peut raisonnablement aller.

IV. Le prix invisible de la vérification

Produire une accusation exige parfois une phrase. L’examiner peut demander des archives, des entretiens, une connaissance technique et du temps. Cette asymétrie n’est pas une loi chiffrée valable pour chaque situation : certaines erreurs se dissipent vite et certaines falsifications sont coûteuses à fabriquer. Elle désigne un déséquilibre fréquent entre la facilité d’avancer une proposition et le travail nécessaire pour décider si elle tient.

Le travail intellectuel comporte beaucoup d’opérations qui se voient mal : retrouver la première publication d’une image, traduire correctement un passage, chercher une série statistique comparable, vérifier que deux sources n’en forment en réalité qu’une seule. Une partie de l’enquête consiste aussi à abandonner des pistes. Ces heures ne produisent parfois aucune révélation spectaculaire. Elles empêchent seulement de publier une conclusion injustifiée.

Or cette abstention est difficile à mettre en scène. Personne ne voit l’erreur que la rédaction a évitée. Le chercheur qui réduit la portée de sa conclusion donne moins à annoncer que le commentateur qui transforme un résultat préliminaire en explication universelle. Si le second rencontre rapidement son public, le premier peut devoir commencer par défaire un récit déjà installé avant de présenter ce qu’il sait.

Il existe aussi une asymétrie de calendrier. Une affirmation circule pendant que sa vérification se prépare. Lorsqu’une réponse paraît, l’attention peut s’être déplacée. Cela ne permet pas d’affirmer que toute correction échoue ; cela rappelle qu’avoir raison et être entendu sont deux problèmes distincts. Une rédaction doit financer l’enquête et trouver une manière de lui donner une présence publique.

Les indicateurs d’audience rendent immédiatement visibles les clics ou les partages. Ils saisissent moins directement le nombre d’erreurs évitées, de lecteurs devenus plus prudents ou de questions mieux posées. Si l’on dirige une activité uniquement avec ce que l’on peut compter rapidement, on risque de négliger une partie de sa valeur. C’est une raison de discuter les critères de réussite, jusque dans les organisations attachées à la qualité.

V. L’attention et l’effort de comprendre

Le coût du savoir concerne aussi celui qui le reçoit. Comprendre demande de retenir plusieurs éléments, de comparer des explications et, parfois, de modifier une conviction. Nous n’abordons pas chaque information avec une disponibilité intacte. Une journée de travail, des soucis familiaux ou une succession d’interruptions peuvent laisser peu de place à l’examen d’un dossier complexe. On ne peut expliquer cette difficulté en distribuant des brevets d’intelligence.

Dans sa conférence Nobel de 2002, Daniel Kahneman distingue des processus intuitifs, rapides et peu coûteux en effort, de processus délibérés, davantage contrôlés. Avec les travaux menés notamment avec Amos Tversky, il examine comment des raccourcis de jugement et la manière de présenter un problème peuvent orienter nos décisions. Cette distinction décrit des modes de fonctionnement, pas deux catégories de personnes, et ne signifie pas que toute intuition soit mauvaise. [4]

Dans le contexte qui nous occupe, ce cadre aide à formuler une hypothèse : lorsque l’environnement sollicite des réactions successives, la réponse immédiatement disponible peut prendre la place d’une vérification. Un visage familier, un récit cohérent ou un chiffre bien présenté fournissent une impression de solidité avant que nous en examinions les fondements. Passer de cette impression à une appréciation mieux étayée demande une pause.

Il serait pourtant trop commode de rendre le public seul responsable. Les producteurs d’information choisissent aussi les titres, les interruptions et l’ordre des éléments. Ils peuvent ménager cette pause ou la rendre improbable. Expliquer un raisonnement, définir un mot technique, rendre une source accessible : tout cela réduit l’effort inutile sans supprimer l’effort nécessaire. La pédagogie consiste justement à rendre la complexité abordable sans la falsifier.

Le plaisir de comprendre existe. L’attention peut être soutenue par une histoire bien racontée, une question précise ou une image éclairante. Il faut donc distinguer le travail qui aide à entrer dans un sujet de celui qui entretient une réaction. L’enjeu est de permettre au lecteur de gagner quelque chose après l’émotion initiale : un fait, une distinction, un moyen de vérifier, une raison de réviser son jugement.

VI. Partager n’est pas nécessairement lire

Une étude de S. Shyam Sundar et de ses collègues, publiée en ligne le 19 novembre 2024 dans Nature Human Behaviour, puis dans le numéro de janvier 2025, analyse plus de 35 millions de publications publiques Facebook comportant des liens, partagées entre 2017 et 2020. Les auteurs estiment qu’environ 75 % des partages de liens étudiés ont lieu sans clic préalable sur le contenu. [5]

Ce chiffre ne signifie pas que 75 % des personnes ne lisent jamais l’actualité. Il porte sur des partages dans un corpus donné. L’absence de clic observé ne permet pas d’exclure une lecture ailleurs ; inversement, cliquer ne garantit ni une lecture complète ni une compréhension. Il faut se garder d’étendre ce résultat à tous les usages et à toutes les plateformes. Il documente néanmoins une dissociation possible entre circulation d’un lien et consultation de ce qu’il contient.

À partir de ce constat, on peut réfléchir à la pluralité des sens du partage. Transmettre un lien peut servir à informer, à demander un avis, à dénoncer un propos, à plaisanter ou à manifester une solidarité. L’acte public ne révèle donc pas automatiquement le degré de connaissance ou même l’adhésion de son auteur. Pourtant, les destinataires peuvent recevoir la multiplication des relais comme un signe de crédibilité.

Un raisonnement circulaire devient alors possible : cela semble important parce que beaucoup de monde le partage ; beaucoup de monde le partage parce que cela semble important. L’attention obtenue sert d’argument pour obtenir davantage d’attention. La proposition initiale n’a pas nécessairement acquis de nouvelles justifications ; elle a acquis une présence.

Cette différence devrait gouverner notre lecture des compteurs. Une grande diffusion peut signaler une découverte importante, une œuvre pédagogique réussie, une controverse ou une opération de communication. Elle nous apprend qu’un contenu circule. Pour savoir ce qu’il vaut, il faut revenir à son contenu et à ses sources. La foule des relais ne peut accomplir cette vérification à notre place par sa seule existence.

VII. L’indignation récompensée, la vérité négligée

William J. Brady et ses collègues étudient en 2021 l’apprentissage de l’expression de l’indignation morale en ligne. Leur article dans Science Advances combine deux études observationnelles sur Twitter — 7 331 utilisateurs et 12,7 millions de tweets — et deux expériences comportementales totalisant 240 participants. Les résultats associent les retours sociaux positifs à davantage d’expressions ultérieures d’indignation et mettent aussi en évidence l’influence des normes du réseau. Les expériences étayent le rôle causal de mécanismes d’apprentissage dans les conditions testées. [6]

Les chercheurs étudient l’expression de l’indignation, pas une mesure directe de l’émotion intérieure ni de la vérité de chaque message. Leurs résultats n’établissent donc pas que la colère serait toujours artificielle ou mensongère. Ils aident à comprendre comment un environnement de récompenses peut encourager certaines manières de parler.

L’indignation a sa place dans la vie publique. Elle peut rendre perceptible une injustice et soutenir une enquête. Le problème apparaît lorsque sa reproduction devient une obligation éditoriale : chaque nouvelle publication doit produire une secousse comparable à la précédente. L’événement ordinaire paraît alors insuffisant. La nuance risque de décevoir une communauté habituée à recevoir la confirmation de ses colères.

Harry Frankfurt apporte ici une distinction utile. Dans On Bullshit, il caractérise un discours dont le rapport à la vérité se défait : celui qui parle se préoccupe avant tout de l’impression produite. Le menteur compose avec ce qu’il tient pour vrai afin de le dissimuler ; le producteur de ce discours peut se désintéresser de la question elle-même. Frankfurt analyse une attitude envers la vérité, pas simplement une erreur ou un style vulgaire. [7]

Cette distinction permet d’interroger une parole qui change d’explication sans rendre compte de ses contradictions, accumule des annonces sans suivre leurs conséquences ou traite toute objection comme une occasion de relancer le spectacle. L’erreur reconnue n’a pas le même sens que l’indifférence persistante à la vérification. On ne peut toutefois déduire cette indifférence d’un seul titre outrancier : il faut examiner des pratiques, des réponses aux critiques et des corrections.

Un autre résultat précise l’incitation éditoriale. À partir d’expériences randomisées sur des variantes de titres du site Upworthy, Claire E. Robertson et ses collègues montrent en 2023 qu’un vocabulaire négatif augmente la propension au clic. Pour un titre de longueur moyenne, un mot négatif supplémentaire correspond à une hausse relative estimée de 2,3 % du taux de clic, et non à 2,3 points de pourcentage. Le contexte étudié ne représente pas l’ensemble du journalisme et un clic ne mesure pas l’apprentissage. [8]

Ces travaux ne démontrent pas une volonté générale de désinformer. Leur rapprochement suggère plutôt un problème de sélection : certaines expressions peuvent être récompensées pour leur efficacité à provoquer une action, sans que cette récompense dépende de la qualité de l’explication. Il reste alors à l’organisation, au créateur et au public à maintenir d’autres exigences.

VIII. Ceux qui cherchent, ceux que l’on voit

La crainte qui traverse cet article est celle d’un savoir peu visible : des personnes lisent, enquêtent, comparent, doutent, tandis que d’autres occupent le premier plan en parlant avec davantage d’assurance. Cette situation est possible et mérite d’être examinée. Elle ne constitue cependant pas une règle universelle. Des enquêtes exigeantes rencontrent un large public ; des contenus médiocres restent ignorés. La qualité n’est condamnée ni au silence ni à la popularité.

Les études citées ne fournissent pas un classement général des journalistes et des chercheurs selon leur mérite et leur audience. Elles mettent au jour des mécanismes susceptibles de créer un désavantage pour certaines formes d’explication. Le passage de ces mécanismes à un diagnostic sur l’ensemble de l’espace public reste une interprétation, que des observations plus précises devraient éprouver.

Il faut également éviter de transformer les professions en garanties absolues. Un chercheur possède une expertise située ; elle ne s’étend pas automatiquement à tous les sujets sur lesquels il est invité à parler. Un journaliste peut manquer de temps ou de connaissances. Les institutions savantes connaissent aussi des pressions de carrière et de visibilité. Inversement, une personne sans titre prestigieux peut produire une documentation solide et soumettre honnêtement ses conclusions à la critique.

La confiance raisonnable porte donc sur des compétences pertinentes, des méthodes et des dispositifs de correction. Qui a produit l’information ? Avec quels matériaux ? Quelle part peut être contrôlée ? Que se passe-t-il lorsqu’une erreur est signalée ? Les réponses ne garantissent pas l’infaillibilité. Elles permettent de distinguer une confiance révisable d’une fidélité inconditionnelle.

Le danger d’une critique trop générale des médias serait de nourrir exactement le marché qu’elle dénonce. Si tout est présenté comme mensonge, le lecteur peut finir par choisir uniquement la voix qui lui plaît. La critique perd alors sa capacité à départager. Pour être émancipatrice, elle doit rendre les différences plus visibles : entre une information corrigée et une rumeur répétée, entre une source identifiable et un document introuvable, entre un désaccord argumenté et une mise en accusation permanente.

IX. Trente secondes peuvent ouvrir une porte

La durée d’un contenu n’est pas une mesure de sa valeur. Trente secondes peuvent transmettre un fait correctement situé, expliquer une distinction ou donner envie de consulter une enquête. Une heure peut suffire à empiler des insinuations. Un texte long peut cacher son absence de fond derrière l’abondance des mots, comme une courte vidéo peut condenser le résultat de plusieurs semaines de travail.

Il faut séparer le temps de production, le temps d’exposition et l’ambition de l’énoncé. Une phrase brève peut reposer sur une recherche approfondie. Elle devient trompeuse lorsqu’elle prétend établir davantage que ce que ses sources autorisent, ou lorsqu’elle efface une réserve qui change le sens du résultat. Le problème tient à la proportion entre ce que le format permet de montrer et ce qu’il demande au public de croire.

Un format court rigoureux sait circonscrire sa promesse. Il indique ce qu’on sait, situe l’incertitude et laisse un chemin vers les éléments complémentaires. Un format long rigoureux organise cette progression et n’utilise pas sa longueur comme un certificat de sérieux. Dans les deux cas, l’enjeu est la possibilité de poursuivre l’examen.

La clarté, l’émotion et la qualité visuelle peuvent servir la transmission. Refuser toute mise en forme reviendrait à réserver le savoir à ceux qui disposent déjà des codes et du temps nécessaires. L’exigence est plus intéressante : inventer des formes qui donnent accès au raisonnement, et mesurer leur réussite aussi à ce qu’elles rendent compréhensible.

X. Reconstruire les conditions du savoir

On ne peut demander à chaque citoyen de refaire chaque enquête, de lire chaque article scientifique et de devenir spécialiste de tous les conflits. Une société a besoin d’une répartition du travail intellectuel. La question est d’organiser une confiance contrôlable : des personnes compétentes enquêtent, d’autres vérifient, discutent et transmettent, tandis que le public dispose de prises pour comprendre et contester.

À l’échelle de la lecture quotidienne, quelques gestes peuvent créer cette prise. Ouvrir la source plutôt que s’arrêter à sa capture d’écran. Vérifier la date avant de traiter une scène comme une actualité. Distinguer la reprise d’un même témoignage de plusieurs confirmations indépendantes. Chercher ce qui pourrait infirmer l’explication qui nous plaît. Et, lorsque les éléments manquent, conserver une question au lieu de publier une certitude.

Gordon Pennycook et ses collègues proposent une piste expérimentale dans Nature en 2021. À travers quatre expériences par enquête et une expérience de terrain sur Twitter, ils montrent que ramener brièvement l’attention vers l’exactitude peut améliorer la qualité des informations ensuite partagées, selon les mesures employées. Ce résultat soutient l’intérêt de dispositifs qui rendent la vérification plus présente au moment du partage ; il ne promet pas de supprimer la désinformation par un rappel unique. [9]

La responsabilité dépasse toutefois les comportements individuels. Une rédaction peut publier ses documents, expliquer ses choix, rendre ses rectifications visibles et distinguer nettement l’enquête du commentaire. Un créateur indépendant peut faire de même. Un financement par abonnement ou par don peut soutenir cette exigence, sans garantir à lui seul l’indépendance : plaire à une communauté peut aussi devenir une contrainte. Il faut pouvoir dire à son propre public ce qu’il ne souhaite pas entendre.

Du côté des plateformes, on peut défendre des choix qui donnent davantage de place à la provenance des informations, à leur contexte et aux corrections. Ces choix doivent être évalués : ralentir une action peut aider à réfléchir, mais peut aussi compliquer un usage utile. Aucun réglage ne remplace le débat sur les objectifs, les effets et les critères selon lesquels les contenus sont distribués.

Il faut enfin soutenir les lieux où l’attention peut durer : bibliothèques, écoles, médias d’enquête, espaces de discussion, vulgarisation exigeante. Leur valeur tient aussi au droit qu’ils peuvent offrir de ne pas conclure immédiatement. La connaissance a besoin de ressources matérielles, de médiateurs et de temps partagé. La défendre demande davantage qu’une exhortation à lire : il faut rendre la lecture et l’enquête possibles.

XI. Garder une lampe allumée

La Peste orange interrogeait l’habitude par laquelle l’inacceptable peut cesser de nous arrêter. Les marchands d’ignorance invitent à considérer une autre accoutumance : celle d’un monde où chaque événement exige une réaction avant même d’avoir reçu une explication. Les deux phénomènes peuvent se renforcer. Lorsque l’examen recule, les récits qui justifient l’inacceptable rencontrent moins de résistance.

Il n’est pas nécessaire que tous les faits disparaissent. Ils peuvent rester disponibles, quelque part derrière un titre, dans une archive, au milieu d’un rapport que personne ne nous laisse le temps d’ouvrir. Une société peut conserver ses bibliothèques et perdre l’habitude de s’en servir ; multiplier les prises de parole et raréfier les occasions de s’écouter ; célébrer l’esprit critique tout en récompensant ceux qui n’acceptent jamais d’être corrigés.

C’est pourquoi le geste de vérifier possède une portée qui dépasse la prudence individuelle. Chercher la date d’une image, lire jusqu’au bout une objection, renoncer à partager une accusation séduisante : chacun de ces gestes maintient une exigence commune. Le réel doit encore pouvoir interrompre nos histoires. Ceux qui nous parlent doivent encore pouvoir répondre de ce qu’ils avancent.

Il restera toujours des voix pour vendre une explication totale, une colère prête à porter, le confort d’un monde où notre camp n’aurait jamais tort. Il faudra leur opposer des habitudes moins éclatantes : ouvrir, comparer, relire, demander, attendre. Une patience qui n’est pas un retrait du monde, mais une manière de lui rester fidèle.

Quand les vitrines de la certitude s’éteignent, il reste parfois une lampe sur une table, un livre ouvert, quelqu’un qui reprend une phrase parce qu’elle n’est pas encore juste. C’est peu de spectacle. C’est pourtant là que commence un monde que nous pouvons comprendre ensemble.

Note de méthode

Ce texte est un essai argumenté, pas une enquête exhaustive sur tous les médias. Il propose une lecture des incitations qui peuvent orienter la production et la circulation de l’information. L’expression « marchands d’ignorance » ne constitue pas une catégorie scientifique et ne désigne aucun acteur particulier.

Les ouvrages de Debord, Postman et Frankfurt fournissent des cadres de réflexion ; Kahneman apporte un cadre psychologique. Leurs idées sont reformulées, sans citation directe. Les applications aux pratiques contemporaines sont celles du présent article.

Les recherches empiriques citées mesurent des phénomènes distincts : usages déclarés, clics, partages, expressions d’indignation ou qualité des liens relayés. Ces indicateurs ne sont pas interchangeables et ne mesurent pas à eux seuls la compréhension. Les données observationnelles ne suffisent pas à établir une causalité ; les résultats expérimentaux valent dans les conditions étudiées. Leur rapprochement ne démontre pas que les contenus faux gagnent toujours ni que le travail rigoureux est toujours invisible.

L’exemple de la vitrine est fictif. Les références renvoient aux publications originales, aux notices de leurs éditeurs ou à des archives universitaires. Les dates des études sont conservées : l’édition 2025 du rapport Reuters est ici un repère documentaire, non une mesure en temps réel. Références vérifiées le .

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