Du monde vécu au monde calculé : anatomie d’un basculement silencieux
Nous avons pris l’habitude d’expliquer les bouleversements contemporains par une succession de crises. Crise écologique, crise sanitaire, crise agricole, crise démocratique, crise technologique. Chacune semble appeler des réponses spécifiques, sectorielles, urgentes. Mais à force de regarder les symptômes séparément, nous passons peut-être à côté du mouvement de fond. Car ce que nous vivons n’est pas seulement une addition de crises. C’est une transformation silencieuse de notre rapport au réel. Depuis plusieurs siècles, une même logique s’est progressivement imposée : celle qui consiste à rendre le monde mesurable, calculable, modélisable, puis gouvernable à distance. Cette logique n’est ni récente, ni strictement technologique. Elle plonge ses racines dans une histoire intellectuelle longue, faite de ruptures philosophiques, scientifiques et administratives, bien antérieures à l’ère numérique. La numérisation contemporaine n’a pas inventé cette vision du monde. Elle l’a rendue opérationnelle. Aujourd’hui, la donnée est devenue le langage dominant de l’action publique et privée. Les indicateurs orientent les décisions, les modèles précèdent les réalités qu’ils prétendent décrire, et les systèmes automatisés structurent des choix qui engagent pourtant le vivant : l’agriculture, la santé, l’environnement, le travail, les comportements humains eux-mêmes. Ce basculement n’est pas sans conséquences. Il modifie la manière dont les institutions perçoivent le […]
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